
Cet article a puisé sa source dans l'ouvrage "L'enfant adopté. Comprendre la blessure primitive" de Nancy Newton Verrier (Editions De Boeck. 240 pages).
C'est sans nul doute l'ouvrage de référence pour les adoptés et leur famille, nous ne pouvons que vous encourager à lire et relire ce livre.
L'auteur s'appuie sur les travaux du Dr David Chamberlain qui a démontré que les nouveaux-nés jouissent de tous leurs sens et peuvent les utiliser comme chacun d'entre nous. Donc, si les bébés se souviennent de leur naissance, alors ils se rappellent aussi ce qui est arrivé juste après, c'est-à-dire que leur mère, la personne avec qui ils étaient liés et qui était censée les accueillir dans le monde, a disparu soudainement. Pour Nancy Newton Verrier, cette expérience est comparable au deuil pour l'enfant qui perd non seulement sa mère mais aussi une part de "l'essence de soi" indispensable au sentiment d'être entier.
Quand faut-il parler à l'enfant de son adoption ?
Les bébés "savent" déjà l'adoption ; cela leur est arrivé. Dans le cas où ils n'en parlent délibérément pas (en gardant ce savoir dans l'inconscient), leurs parents les privent d'un contexte dans lequel placer les sentiments dus à leur expérience préconsciente de perte. Plus tard, les enfants se sentent alors souvent anormaux, malades ou fous d'avoir ces sentiments, et sont perturbés par leur propre comportement.
Je peux illustrer cette thèse par mon propre vécu à l'occasion d'une question posée par ma fille (placée en orphelinat à quelques jours et adoptée à 17 mois) alors âgée de 3 ans et 1/2. Comme elle me demandait "Mais moi j'étais dans le ventre de qui ?", j'ai commencé à lui répondre en ces termes : "et bien, tu étais dans le ventre d'une dame en Chine, on ne la connaît pas et". C'est alors qu'elle m'a coupée presque sèchement pour me dire "Si ! Moi je la connais !". Bien entendu elle n'a pas de souvenir conscient de sa mère de naissance, mais l'autorité de sa réponse m'a amenée à penser qu'elle ressentait en elle son existence.
Donc les bébés savent et leurs sentiments sont leur réponse à l'expérience la plus dévastatrice qu'ils sont susceptibles de connaître : la perte de leur mère. Même s'ils n'en ont pas de souvenir conscient, cela la rend plus difficile à gérer parce qu'elle est survenue avant qu'ils n'aient de mot pour la décrire et par conséquent il leur est presque impossible d'en parler.
Pour les bébés et leur mère de naissance, l'abandon et l'adoption ne sont pas des concepts ; ce sont des expériences dont aucun ne se remettra jamais complètement. Il y a au départ un lien mystérieux entre l'enfant et sa mère biologique. L'auteur cite le témoignage d'un adopté qui lui dit « Il y a un grand trou vide à l'intérieur de moi, et j'ai besoin de le reboucher. Ce doit être ma mère de naissance » et conclut : Peu importe qu'ils soient proches ou non de leurs parents adoptifs, il y a une place réservée à leur mère de naissance. Cela ressemble plus à une relation biologique qu'à de la curiosité ou un simple besoin d'information.
Le lien brisé : ce dont l'enfant a manqué c'est la sécurité et la sérénité de l'union avec la personne qui lui a donné naissance, une continuité de lien entre sa vie pré-natale et sa vie post-natale. C'est une relation profonde dont l'adopté se languit pour toujours. De plus, réaliser consciemment ou inconsciemment que la séparation originelle est le résultat d'un « choix » de la mère affecte l'estime de soi de l'adopté et le sens de sa valeur intrinsèque.
Les scientifiques (notamment Mahler, Pine et Bergman) soutiennent que les naissances physique et psychologique ne se produisent pas simultanément. Plusieurs mois après la naissance physique, le nourrisson reste psychologiquement immergé dans la mère. Puis ce nourrisson, lors de sa première année, se vivra progressivement comme une entité séparée de sa mère et plus comme son prolongement. Or dans l'abandon et l'adoption cette continuité psychologique est cassée.
On pourrait comparer la discontinuité de l'unité mère-enfant à une assiette cassée. Si on la recolle, bien que les pièces s'ajustent parfaitement, il y a maintenant de la colle entre les morceaux. Supposons que cette colle symbolise un lien très ténu dont la solidité n'est plus assurée comme pour l'assiette originale entière. Il reste toujours la sensation que cette assiette pourrait encore casser, que la séparation peut survenir à nouveau. Dans le cas de l'adoption, non seulement il faut recoller l'assiette, mais l'autre moitié est différente. Il y a toujours une sensation de manque d'ajustement. Certains morceaux peuvent s'ajuster mieux que d'autres, néanmoins la confiance dans la solidité du lien, la colle, est moindre. Quand un enfant a expérimenté ces cassures, sa confiance dans l'environnement est perturbée. Quelque chose est cassé, quelque chose manque et ce ne sera plus jamais la même chose. Les témoignages d'adoptés recueillis par l'auteur font état de l'impression qu'une partie d'eux-mêmes manque à tout jamais.
Pour l'enfant, une autre conséquence de la séparation de sa première mère peut être le sentiment qu'il est lui-même la cause de la séparation. Il a non seulement l'impression qu'il a pu contribuer à ce qui a causé la perte, mais qu'il est "mauvais" suite à cela. Ceci est particulièrement vrai chez les adoptés qui, puisqu'ils ne se sentent pas désirés par leur mère de naissance, se reprochent de ne pas avoir été assez bons pour la garder. Les raisons intellectuelles de leur abandon ne semblent pas suffisantes pour éliminer ce sentiment chez les adoptés. Les reproches et la colère envers le parent perdu sont à mettre en regard des sentiments de honte et de culpabilité, auquel l'enfant répond par des explosions agressives envers ses parents adoptifs.
D'un autre côté, plutôt que d'accepter la douleur de croire que leur mère de naissance ne voulait pas d'eux, certains adoptés reprochent à leurs parents adoptifs de les avoir volés. Ils se sentent alors perturbés et partagés entre l'espoir d'être sauvé et la peur de la séparation des seuls parents qu'ils ont connu consciemment. D'autres encore, dans un effort pour éviter un abandon ultérieur, peuvent adopter une attitude accommodante et obéissante, s'isolant et se comportant de la façon dont ils pensent que leurs parents veulent qu'ils se comportent (ce que l'on confond souvent avec de l'hyper adaptation).
Quelles sont les manifestations de cette blessure ?
La relation avec la mère, qu'elle soit conflictuelle ou accommodante, est la relation la plus cruciale et la plus ambivalente pour l'enfant. Sa mère est à la fois la personne avec laquelle il désire le plus entrer en relation et la personne qui lui paraît la plus dangereuse. On ne peut pas faire confiance à une mère. Elle peut vous abandonner. Cela amène souvent la mère adoptive à se sentir rejetée. Et comme dans la plupart des cas, l'enfant n'a pas eu de lien avec son père de naissance, le père adoptif, au moins en tant que symbole, semble moins dangereux et la relation avec lui est moins conflictuelle qu'avec la mère.
Pas de droit au deuil : pour la plupart des enfants adoptés alors qu'ils sont encore nourrissons, il n'y a pas reconnaissance de la perte par l'enfant de sa mère originelle. L'adoption est vécue par la société comme un événement heureux et non comme un événement douloureux. De ce fait il n'y a pas de permission, implicite ou explicite, de faire son deuil. Quand l'adopté mûrit, le chagrin reste, non résolu.
Tester : pour beaucoup d'adoptés, la peur du rejet et le besoin de se défendre contre un nouveau rejet les amène à se retirer et s'isoler. Pour d'autres cependant, on observe une tendance à pousser au rejet, même si c'est l'inverse de ce qu'ils veulent. Cette peur du rejet amène parfois une réaction de rejet des autres avant d'être rejeté soi-même (sabotage des relations).
Les problèmes de confiance et d'intimité sont en lien étroit avec ceux d'abandon et de rejet. Le manque de confiance des adoptés dans la permanence des relations les amène à se méfier de la proximité ou de l'intimité.
Méfiance vis-à-vis des femmes : comme on peut le voir dans les relations tumultueuses avec la mère adoptive, les femmes sont souvent vues comme des personnes qui abandonnent, qui ne sont pas dignes de confiance. Bien que le/la meilleur(e) ami(e) soit souvent du même sexe, le reste de ses amis ou connaissances est le plus souvent masculin, que ce soit pour les garçons ou les filles.
Difficulté de séparation : la séparation semble être un problème plus grand encore que l'attachement. Une fois que la relation est établie, de nombreux adoptés ne veulent pas se séparer, même quand la relation est insatisfaisante.
Comment prendre en compte cette blessure et accompagner l'enfant, au lieu de l'occulter à cause de notre sentiment d'impuissance ?
La réponse aux difficultés de l'adoption n'est pas de les dénier, les ignorer ou de renoncer à l'adoption pour les éviter. La réponse est de reconnaître ces difficultés, de vivre avec cette réalité et d'apprendre comment la gérer. S'il est vraisemblable que la blessure ne peut cicatriser entièrement, il est tout au moins possible de l'adoucir.
Dans son ouvrage, Nancy Newton Verrier consacre les cent dernières pages à détailler les clés pour aider cette cicatrisation.
D.G.